Révolution vs Evolution

Je viens de vivre une expérience assez étrange.

Commentant dans un tweet poli et respectueux une nouvelle dont j’ai pensé qu’elle pouvait intéresser les professionnels, je me suis pris quelques insultes de la part de comptes anonymes. D’autres, à la suite de ces réponses injurieuses, ont laissé entendre que je manquais de bienveillance. Un dernier a supposé que je pourrais être un suppôt de l’immobilisme et rejeter toutes les nouveautés proposées de de plus jeunes que moi. Personne n’en voudra à cette personne ne pas savoir que c’est le contraire de ce que je propose dans mes formations et de ce que j’ai pu écrire tant ici que dans les colonnes de La Lettre Pro de la Radio.

C’est une expérience surprenante et ce billet a pour but d’expliquer aux quelques-uns que ça pourrait intéresser ce qu’un tweet n’a pas réussi à exprimer.

Toujours à l’affût de ce qui fait évoluer notre métier, j’ai l’habitude de rencontrer les créateurs de nouveautés. Tous ceux qui ont de bonnes idées, tous les audacieux qui lancent des projets, des produits, qui montent des sociétés, des start-ups, ont droit à mon respect a priori, à ma visite parfois, à mon intérêt en tout cas.

J’ai rencontré sans autre but que de connaître leur projet, leurs motivations, des porteurs de projets de toute sorte. Non pour chercher du boulot, pour leur piquer leurs idées ou les dénigrer, mais pour le plaisir de la rencontre, de la richesse intellectuelle partagée, de l’amour du média en commun…

Il m’est arrivé de me retrouver devant des projets que je ne comprenais pas, d’attendre de voir, voire de ne plus les suivre parce que la finalité à court terme ne m’intéressait plus. Il m’est arrivé de me détourner de certaines sociétés rencontrées dans les allées du Salon parce que les gens qui arrivent avec une pauvre appli sans intérêt et veulent simplement nous piquer une petite part d’un gâteau qui s’amenuise chaque année sans aucun intérêt pour le média ne m’intéressent pas. Je n’ai pas non plus d’empathie pour les gens qui, n’ayant jamais mis les pieds dans un studio, viennent nous expliquer comment on serait vachement meilleurs en les écoutant gloser.

Et il m’est arrivé à au moins quatre reprises de discuter longuement avec le créateur d’un projet passionnant et de lui dire que son projet, malgré de formidables qualités, allait capoter s’il ne prenait pas plus en compte la réalité du secteur, ses opportunités et ses attentes potentielles. Ces quatre fois-là, j’ai eu raison. Je n’en tire aucune gloire. C’était écrit dès lors qu’on a un peu de recul sur le média. Les 3 premières fois, je n’ai pas été insulté. Pour la 1ère, la porteuse de projet a simplement disparu du paysage, les 2 fois suivantes, les créateurs de projet ont reconnu leur erreur. L’idée était excellente mais le traitement pas adapté, en total décalage avec l’auditoire potentiel.

Et pour cette quatrième, là encore j’étais allé rencontrer le promoteur et nous avions échangé longuement. Je lui ai dit mon intérêt pour les technologies développées, je lui ai dit que, pour la première fois, je me trouvais en face d’un créateur qui raisonnait “côté client” et non plus “côté serveur”. Mais je lui ai aussi fait remarqué que son offre ne pourrait être rentable s’il s’obstinait à en produire lui-même le contenu.

Et il se trouve que la réalité économique ne s’étant pas arrangée, loin de là, ça s’est vérifié. Pourtant, là encore, aucune gloire à en tirer : c’était écrit.

En tirer la conclusion que j’opposerais à ces créations l’immuabilité d’un savoir-faire que je suis le premier à trouver dépassé serait une grave erreur. Le formateur que je suis toujours pense plus que jamais que les jeunes (et moins jeunes) avec qui je travaille auront à cœur de faire la radio que je n’ai pas faite, surement pas de répéter ce que notre génération a usé jusqu’à la corde.

Alors on n’opposera pas les vieux cons aux jeunes cons. Simplement, on ne fera pas évoluer un media en ignorant tout de ses réalités. Il n’y aura pas de révolution en radio mais il y a, depuis longtemps besoin d’une évolution, et seule l’inventivité des nouveaux arrivants peut faire bouger le mastodonte. A condition de tenir compte de l’expérience passée et d’être capable de proposer aux auditeurs ce qu’ils veulent entendre (et non ce qu’on veut qu’ils entendre) quand ils veulent l’entendre.

C’est en cela que le formidable projet des Croissants était voué à l’échec malgré l’excellente conception technique. Parce que le modèle économique n’était pas viable puisqu’il ne pouvait s’insérer dans un paysage concurrentiel gratuit à cause d’une proposition pas assez alléchante. Ce qui n’enlève rien à ses qualités intrinsèques. Trop intrinsèques, précisément.

Je conçois que ceux qui ont œuvré à ce projet soient déçus de ce coup d’arrêt. Qu’ils sachent toutefois que nos métiers sont faits aussi de ces apprentissages et que les faits économiques sont têtus.

On a tous un truc à vendre, on est tous plus ou moins en concurrence dans le métier. Pourtant c’est dans l’échange professionnel qu’on fera avancer les choses et qu’on sauvera (peut-être) ce média. Ni dans l’invective, l’auto-congratulation, ni dans l’insulte ridicule (je pense au “T Ki toi ?” balancé par un twittos anonyme !!!).

De la fin d’une aventure, on tire toujours un enseignement, humain et professionnel. Parfois aussi un peu d’humilité. Le plus souvent de bons souvenirs. Et on repart plus fort vers de nouvelles aventures.

Bon vent et à bientôt.

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