Je peux pas, j’ai piscine

On a beau avoir, comme disait Coluche « un avis sur tout et surtout des avis« , il y a vraiment des fois où on préfèrerait avoir tort ! En ce qui me concerne, ça m’est arrivé un paquet de fois et ça m’arrivera encore, du moins tant que je continuerai à m’intéresser à notre média.

Je me souviens d’une dame charmante, qui cotoyait tonton Jean-Paul quand on lançait une nouvelle radio sur Paris et qui m’a dit « on va l’appeler Chérie FM ». Je n’y ai pas cru. Takaoir

L’an dernier, j’avais franchement cru que Patrick Cohen pouvait relancer cette matinale… J’en ai d’autres mais je vais essayer de garder encore un peu de crédibilité si vous le permettez, donc on va garder les autres pour les lecteurs payants (1).

Mais là, sur cette rentrée radio 2018, j’aurais vraiment aimé me gourer bien profond une nouvelle fois en ne croyant pas, mais alors pas du tout, à la grille de rentrée d’Europe 1.

Gilles Schneider, Philippe Gildas, Alain Duhamel et Patrice Louis (propriétaire de la photo)

Et on ne peut s’empêcher de rapprocher cette cata du décès très récent de Philippe Gildas. A titre personnel, je lui en voulais un peu, pour tout vous dire. Oui, parce que, avant lui, les anchormen du matin, c’étaient des animateurs (Maurice Favières, Jean-Pierre Imbach, Robert Willar, j’en passe…). Les

journalistes, fameux, faisaient formidablement bien leur fond de commerce : les journaux, les émissions politiques, etc… Les Paoli (père et fils), les Arnaud, Lachaud, etc… animaient leur tranche d’info mais laissaient aux animateurs le soin de faire la sauce autour du plat… Et est arrivé Gildas qui savait faire les deux (indiscutablement) et a fait croire à plusieurs générations de journalistes que c’était donc possible.

Fred (dessinateur) et Robert Willar (Collection Hervé Bride)

Or, il n’en est rien et les plongées aux enfers de la matinale d’Europe 1 découle (pour moi seulement, peut-être) directement de cette croyance. RTL elle-même l’a expérimentée, obligée d’imposer sur la durée ses anchormen matinaux (dont certains ne prendront jamais). Quelle que soit la qualité (fluctuante) des anchormen cité dans cet excellent papier d’Ozap, on leur a demandé d’enfiler des pantoufles trop grandes pour eux.

Quant à cette rentrée, le choix de Nikos était forcément clivant et on voit bien dans quel aveuglement la direction d’Europe a tenu à rester enfermée. Quoi, Nikos est un journaliste reconnu en Grèce ? OK, ça va me donner envie d’écouter le morning d’Europe, ça, non ?

Ben non.

On essaye autre chose ? Il fait des prime sur TF1 ! Ouaip, donc il est connu, c’est sûr. Et donc (je l’ai twitté par provo mais je le pense sincèrement), le fait de faire interviewer le Président de la République (on peut ne pas avoir d’estime pour le mec mais en garder pour la fonction) par le présentateur des NRJ Music Awards, c’est bon pour l’image de tout le monde ? Oui, au contraire, ça brouille les cartes, le message, l’image de l’antenne… Certains se souviennent surement de Giscard jouant de l’accordéon chez Danièle Gilbert… de l’interview de Mitterand par Mourousi, cul posé sur le bureau du Président. Des coups médiatiques, surement, sans lendemain, sans autre bénéfice qu’un buzz immédiat (même si le mot n’existait pas encore).

Et je pense aussi aux réactions de certains anciens qu’on aurait, pour un peu, n’eut été égard à leurs cheveux blancs, traité de ringards qui, s’accrochant à des fondamentaux considérés comme dépassés, faisaient remarquer timidement que, pour tenir un morning, il faut une voix. J’ajouterai qu’il faut des harmoniques, il faut que cette voix roule, rebondisse, qu’elle touche au-delà du tympan une corde sensible qui se trouve quelque part vers le plexus solaire. Et ce n’est en aucune manière faire injure à Nikos que de dire qu’il en est dépourvu. Son style, son élégance légèrement distanciée et très travaillée sont certainement des atouts à l’écran. Mais nos morning-men, on les sait en bras de chemise, les lunettes de lecture sur le bout du nez, vautrés sur la table, un pied sur une poubelle, que sais-je… Bref, peu élégants mais la voix comme un étendard. Nikos n’a pas cette arme à sa disposition.

Pendant que j’y suis, je reviens à une de mes vieilles marottes : l’image dans nos studios… On a bien pensé à mettre des caméras partout. Formidable ! (2) Mais alors,qu’est-ce qu’on attend pour ajouter des prompteurs ? Parce que si c’est pour regarder des gens le nez plongé dans leur papier, ça n’a aucun intérêt ! Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’ils font, justement, le nez dans leurs papiers tout le temps, les « animateurs » d’Europe 1 ? Si tout est écrit tout le temps, on n’a plus d’animateurs, mais des speakers !

Coluche remplacé par Roumanoff, Desjeunes ou Lancelot par Mathieu Noël (oui, le mec qui a passé la saison précédente à tirer sur sa propre ambulance !)… Où était la logique de programmation ? Reste Hondelatte qu’on rapproche en douceur de l’horaire traditionnel des histoires de Bellemare ou des Histoire(s) d’un Jour de Philippe Alfonsi/Philippe Pesnot alors qu’on a oublié sur le bord du chemin la délicieuse Isabelle Quenin dont la présence chaleureuse était infiniment plus positive pour l’antenne que celle d’un Olivier « Vu à la télé » Delacroix…

Bref, ce nouvel accident industriel est une catastrophe absolue pour notre métier. Car, quelle que soit l’amitié que j’ai pour les potos de Nosta et l’estime professionnelle dans laquelle je les tiens (notamment Bruno Gilbert et Mossieu Philippe), qu’une radio musicale de Golds soit passée devant une généraliste n’est pas une bonne nouvelle à mes yeux. Ni pour l’investissement dans la radio de programme, ni pour l’emploi des jeunes qui déboulent dans un métier de plus en plus sinistré. Par contre, et ça me permet d’être d’accord avec moi-même, ce qui est toujours pratique, il s’agit d’une stratégie qui s’appuie sur des vraies personnalités de radio, des belles voix de radio puissantes, chaleureuses et fédératrices ! Des fondamentaux donc toujours pas si ringards que ça !

Histoire d’enfoncer le clou, si on décortique les résultats, on notera que les chiffres du week-end donnent une tendance inverse : le week-end augmente par rapport à la dernière vague de juin alors que RTL fait l’inverse. Or, que s’est-il passé dans le même temps ? Le passage de Bernard Poirette (grosse voix, forte personnalité, homme de radio, tronche inconnue, tout ce que j’aime !) de RTL à Europe 1 ! Sans les 1/4 d’heure moyens sous les yeux, impossible d’être plus affirmatif mais quand même, il y a bien une forte présomption que l’auteur de ces lignes n’écrive pas que des conneries, non ?

Alors, quid de demain ? Les rumeurs insistantes sont-elles fondées ? TF1 serait-elle en embuscade pour récupérer le bébé quand l’action aura suffisamment dégringolé ? Et même ? TF1 sait faire de la télé, c’est indiscutable. Mais de la radio ? Les déboires de NRJ dans la télé ont démontré que ceci n’entraîne pas obligatoirement cela, la baisse relative de RTL après son déménagement sous l’œil de M6 est-elle un signe annonciateur ou un simple hiatus momentané ? Trop tôt pour le dire…

Peut-être au fond la dégringolade d’Europe 1 n’est-elle que le premier signe d’une fin de cycle. C’est Marc Garcia (3) qui disait que nos produits ont des dates limite de péremption… Celle de la grande radio à l’ancienne est peut-être en train de se profiler. D’où cette schizophrénie des dirigeants qui vont chercher d’un côté des youtubeurs forcément clivants, les castrent pour les rendre plus grand public, donc sans intérêt, et piochent dans le même temps les animateurs sur TF1 (la plus vieille télé de France) ou France 2 (la deuxième plus vieille). Où est la logique de programmation  ?

– OK, Jounin, alors, du coup, on fait quoi ? Vas-y, donne-là, la solution !!

– Je peux pas, j’ai piscine.

Edit : Par contre, on peut analyser finement les chiffres de cette vague, si vous voulez me suivre, c’est par là….

 

(1) Cherchez pas, y’en n’a pas.

(2) Oui, enfin, façon de parler…

(3) Regarde là, jeune, les vieux savent de qui je parle

NB : Pour illustrer ce billet, j’ai piqué honteusement des images sur Internet et sur la page FB d’Hervé Bride, formidable archiviste de documents magnifiques sur l’histoire de cette admirable radio, dont une photo de Patrice Louis, que j’ai connu à des milliers de km de la rue François 1er. Qu’ils en soient remerciés.

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