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Philippe Aubert

Ne me demandez pas le pourquoi de ce billet…
Parce que j’avais envie,
« Parce que c’était lui, parce que c’était… »
Pour vous parler un peu de lui, à vous qui l’avez connu,
Comme à ceux qui n’ont pas eu cette chance.

Il faut bien que ça commence un jour…

Alors disons que ce fut ce fameux vendredi soir de 1978. J’attendais le ciné-club d’Antenne 2 en m’endormant à moitié devant « Apostrophes » que Bernard Pivot attaquait l’air un peu crispé. J’ai vite compris pourquoi. Le vieux pochtron dont les bouquins se sont si bien vendus grâce à son inconduite du jour, ce cochon de Bukowski était venu sur le plateau, passablement imbibé et accompagné de deux jolies copines pâles, deux bouteilles de blanc (d’Alsace si ma mémoire est bonne) qui finissaient de se réchauffer à côté de son fauteuil.

Pendant que les uns et les autres vendaient leur salade à un Pivot qui faisait semblant d’avoir tout lu, le vieux Charles a sorti son tire-bouchon et commencé à tâter du goulot. Peu de temps après, il tentait de fourrer ses mains sous les jupes serrées d’une bigote coincée qui n’en croyait pas ses yeux… et ne pouvait même pas, pour cause de direct, profiter de sa bonne fortune. Parce que pardon, mais on (enfin, je dis on… Drucker!) nous ressort régulièrement le « scandale » Gainsbourg déclarant « I want to fuck you » à la sublime Witney Houston, mais bon, il avait peut-être picolé, Lulu’s father, mais il n’était pas miro ! Alors que Bukowski… bref.

L’émission (j’explique aux plus jeunes qui n’étaient pas nés, et qui s’en foutent de toute façon parce qu’un abruti de la télé réalité à forcément fait plus de buzz depuis) part un peu en eau de boudin parce qu’il faut finalement expulser de force le SDF de luxe, ce qui lui donne une aura et l’empêche de dire trop d’âneries (d’où une vente qui décolle). Dans la foulée, arrive le dernier journal, présenté (enfin disons plutôt : animé) par Gérard Holtz. Un gégé tout minet, cheveux longs, pas encore buriné pas des années de piste… et hilare ! En effet, son studio d’info ayant, nous explique-t-il, pris feu quelques instants plus tôt, il en est réduit à présenter son journal depuis le studio des speakerines! Et comme il dit avoir assisté à la panique chez Pivot, il est mort de rire. Ne me demandez pas quand il écrit son JT. Bref, on le retrouve dans le studio des speakerines et…

3 des plus célèbres speakerines de la tv

Comment, Jeune? Ah, alors… Speakerine

Comment dire, et bien vois-tu, c’est une espèce de demi-femme éteinte depuis. Oui, demi, j’y tiens. Des femmes-troncs chargées de présenter les programmes avec tact et élégance. Des êtres à la coiffure souvent improbable, aux bras croisés et sans jambes. Si si, je t’assure, sans jambes. Une fois, l’une d’entre elles a-t-elle eu l’outrecuidance de se les laisser pousser. Que croyez-vous qu’il arriva? Qu’on les lui coupa? Non (on coupe les pattes chez le coiffeur tout au plus mais même Laurent Romejko vient négligé dans le poste maintenant, tout fout le camp!) Non, on la vira, immédiatement. Nul en France n’ayant dû imaginer qu’elle pouvait posséder des genoux! Ah mais oui, jeune, on savait rire, dans la France de Giscard! Il y avait même un ministre chargé de tout ça. Il s’invitait de lui-même chez Zitrone pour présenter la grille de rentrée ! Mais ceci est une autre histoire.

Gérard Holtz

Revenons à notre gégé qui nous présente avec son flegme (et ses approximations) habituel(les) une erzatz de JT quand, subitement, le logo (ignoble et) tarabiscoté de la chaîne accroché à un clou derrière lui sur le décor comme le portrait de l’oncle Emile dans la chambre de votre grand-mère, se détache et s’écroule derrière lui dans un fracas qui lui fera mimer de façon prémonitoire la trouille de BHL en visite dans Sarajevo à l’écoute d’un bouchon de champagne… Bref, on retrouve notre gégé natio accroupi devant la caméra, les bras sur la tête, heureusement rapidement suffisamment mort de rire pour abandonner définitivement toute véléité de journalisme sérieux.

Logo Antenne 2

Je n’ai aucun souvenir du film programmé ensuite dans le ciné-club d’Antenne 2 (raison pourtant, qu’on s’en souvienne, de ma présence devant l’écran) mais, à ce moment-là, j’avais déjà passé une bonne soirée.

Et cette bonne soirée, j’ai eu très envie de la revivre grâce à la verve de celui dont, depuis déjà quelques temps j’appréciais les chroniques dans l’excellent magazine de Pierre « Bonsoaaar » Bouteiller, sur France Inter en fin de journée, je veux parler de Philippe Aubert. Donc, le lundi suivant, me voici dès 18 h, à l’écoute de la radio d’état et, ô bonheur, Bouteiller en vacances a laissé les clés à Philippe qui va animer toute l’émission. Et, comme je l’espérais, il attaque bille-en-tête sur la soirée du vendredi d’Antenne 2 avec cette verve et cette gouaille qui font que l’épisode, déjà connu, gagne encore en drôlerie quand c’est passé par le prisme de son esprit. Oui, racontée par Philippe, l’histoire, juste parce que c’est lui qui la narrait, prenait encore plus de relief. Sauf que…

Sauf que, au bout de quelques minutes d’émission, c’est le blanc à l’antenne. Moi je suis dans ma première voiture, je n’ai pas toute confiance en mon autoradio et c’est le service public quand même. Je teste… RTL et Europe sont bien là. Sur la fréquence d’Inter, rien. Du blanc, interminable. Mais du beau blanc, vous voyez, de ceux que nous prodiguent les meilleurs émetteurs, bien réglés, quand aucune modulation ne leur parvient. Il se passe bien 2 à 3 minutes, une éternité, donc, avant qu’une ignoble muzak de prisu envahisse ma bagnole. Tiens, un fonctionnaire de la régie finale s’est réveillé et a fait tourner le secours prévu et calé sur une platine depuis que le président Lebrun a inauguré la Maison de la Radio! Se passent encore quelques minutes dans une ambiance digne d’une vente flash d’un Monoprix de banlieue qui n’a pas les moyens de s’offrir les services de Gilles Tessier et, dans un shunt un peu pourri, mon Philippe revient, un air de grande hilarité ayant remplacé dans sa voix son ton humoristique so british habituel, nous expliquant qu’on ne devrait jamais se moquer des petits camarades car, quand nous avions été assailli par le blanc à l’antenne, lui-même s’était retrouvé plongé dans le noir le plus complet, le studio ayant été disjoncté par une main maladroite (aujourd’hui, on parlerait aussitôt d’attentat mais on n’avait pas ce genre de parano à l’époque) et néanmoins anonyme.

J’étais alors étudiant en sciences éco pour une raison qui m’est encore aujourd’hui un peu obscure puisque je savais déjà depuis plusieurs années que je voulais bosser en radio.

En 1987, Europe 2 va commencer sa deuxième année d’existence, j’attaque ma deuxième saison de morning.

Oui, Jeune, quoi? Ah oui, oui bien sûr… Alors Europe2, comment dire…? Europe2 était un réseau national qui marchait très bien avant que des stratèges de haut niveau en fassent Virgin Radio. Si, jeune, ça existe, Virgin Radio, je t’assure. Enfin, à l’heure où j’écris ces lignes, ça existe toujours. Bref, Europe2, donc…

J’ai obtenu de haute lutte de ne commencer qu’à 6 h du matin (contre 5 h l’année d’avant alors que j’animais aussi les nuits du week-end sur Europe 1!). Je serai bientôt viré de mon petit boulot à la maison-mère, tandis que « le programme magique » va commencer à sortir de l’anonymat pour devenir « le programme Europe 2 ». Le matin, j’aère en grand le studio qui a connu les excès de la nuit, pour chasser des odeurs que je vous laisse imaginer multiples et (a)variées… J’entends encore, de l’autre côté de la cour, le réalisateur du morning d’Europe 1 (« Jounin ! Baisse ta musique !!! »)… Eh, je fais un morning de 3 heures, aux multiples décros-raccros, tout seul. Merci de me laisser me débrouiller pour rester éveillé, hein? Et donc, pour cette rentrée, on m’apprend que je vais avoir la visite quotidienne de Philippe Aubert (!!) qui, après sa prestation chez les grands, viendra faire le kéké chez nous, avec moi. Il y aura la chronique télé mais il y aura aussi ses mémorables chroniques sur les femmes.

Ainsi, comme ma mère le jour où elle a entendu Mme Soleil me dire « Bonjour Remy » sur Europe1 (sans imaginer une seconde qu’elle avait enregistré ça sans me voir ni savoir qui je suis) s’est dit que, finalement, j’allais peut-être réellement en faire mon métier, c’est sans doute grâce à cette complicité quotidienne avec Philippe que je me suis senti enfin passé de l’autre côté du miroir.

Il y aurait sans doute des milliers d’anecdotes à raconter sur ces petits bouts de bonheur quotidien, pour nous, les jeunes de la FM, comme pour lui, me semble-t-il, qui se ressourçait avec nous. Philippe apportait chaque matin sa bonhomie, son humour indestructible, son culot monstrueux et, en même temps sa formidable élégance. Je revois très bien l’entrée majestueuse de Philippe dans notre rédac tout au bout du couloir, où tous ceux qui se levaient tôt l’attendaient avec impatience. Ca devait même pousser ceux qui font des horaires normaux à ne pas arriver trop tard. Il y avait presque une légère forme de jalousie entre « eux » qui l’accueillaient pendant que je gérais l’antenne au fond du dernier studio tout au bout du dernier couloir et le retenaient jusqu’au dernier moment et moi qui étais le seul à partager cette complicité quotidienne à l’antenne mais qui devais attendre qu’ils le libèrent enfin. Ridicule? Bien sûr, mais symptomatique de la puissance de sa présence.

Très rapidement, car c’était un homme respectueux des autres, il a voulu que je fasse plus que le lancer chaque jour. Nos échanges sont devenus un show en soi, autour du thème qu’il avait artistiquement ciselé. Il y avait comme une sorte d’émulation dans nos échanges et il n’a sans doute jamais imaginé comme c’était valorisant pour moi qu’il accepte, voire, provoque ainsi la joute. Non que la différence d’âge fut énorme. Mais la différence de métier, de talent, évidemment. Pourtant, je ne lui servais pas la soupe, non mon rôle était plutôt celui d’un sparring-partner chargé de prendre des coups (mais protégé quand même) pour la gloire de son champion.

A une époque, Philippe avait posé la règle suivante: en arrivant en studio, il me dictait le lancement et la relance. Mais il ne me disait rien du sujet. Et, très rapidement, il a pris l’habitude de me faire dire une relance à laquelle il pouvait objecter un truc du genre: « mais non Remy, vous n’y êtes pas du tout… ! », me faisant (gentiment) passer pour une andouille. Alors, je suis rentré dans le jeu et je me suis mis à improviser sur cette relance, l’obligeant – lui aussi – à partir en impro alors que tout était précisément écrit. Qui d’autre aurait pu accepter de bonne grâce d’être ainsi déstabilisé et de se mettre en danger? Au contraire, Philippe a pris encore plus de plaisir à cette deuxième partie, en raison évidemment de l’acuité d’un esprit qui fonctionnait suffisamment rapidement pour me laisser encore sur place. Cette dynamique entre nous fonctionnait et elle plaisait. A une époque, certaines stations locales enregistraient ce moment pour le rediffuser plus tard dans la journée.

Je me souviens aussi du jour où nous avons invité Philippe à être la « star » du Programme de Star, que j’animais le dimanche, avec le Top Album. Un Philippe en roue libre totale, ravi d’être là, hilare et hilarant. Mais on a a arrêté l’enregistrement au bout de 20 mn et réécouté (à ma grande fierté, c’est moi qui l’ai voulu, pris d’un doute). L’émission était un immense private joke, l’un et l’autre rigolant des blagues pas encore lâchées mais déjà pressenties et déjà répondues! Une sorte de duo tourrettien pour autant que ça soit possible. Heureusement, ce n’était pas du direct. Et pour moi, rudement formateur.

Nous connaissons tous, dans ce métier, de ces chroniqueurs ou invités, plus ou moins people, dont l’interview nous laisse épuisés car il a fallu en permanence garder le contrôle d’un vaisseau que l’autre veut vous ravir juste pour vous prouver que, s’il a plus de notoriété que vous ben y’a une raison, tout ça… On pourrait balancer des noms, mais ce serait l’objet d’un autre billet. Car Philippe n’en serait jamais. Philippe était d’abord un être délicieux et j’ai vécu sans le comprendre alors des moments magiques, grâce à lui. En fait, la différence que je voyais entre nous (et qu’il ne mettait pas, lui), l’admiration que je lui vouais, a occulté à mes propres yeux la naissance d’une amitié.

Des années plus tard, après un voyage compliqué, j’arrive directement de Roissy pour animer le morning de Chérie FM. Je viens, pour la première fois de ma vie, de passer une semaine à New-York. Mes yeux sont encore pleins d’étoiles et d’angles droits, l’odeur du Roosevelt Center, les fumées des égouts dans China Town et la grâce de Joana Lumley (en repos d’Ab Fab) croisée sur la 5ème Avenue sont autant d’images qui m’enveloppent totalement quand un délicat personnage me demande: « Tu l’as connu, toi, Philippe Aubert? ». Moi, pris de court : « Oui… ». « Ben il est mort hier. » Délicat, je vous disais…

Inutile de vous dire que mon kaléidoscope interne a volé en éclat. A mon licenciement d’Europe2 (effectué en un quart d’heure avant la fin de ma tranche parce que le chef avait un déjeuner… en ville), Philippe m’avait invité à boire un coup au Café Mode (qui ne s’appelait pas encore comme ça à l’époque mais dont la terrasse était déjà la plus proche de la radio côté soleil). Puis nous étions restés en contact, nous téléphonant de temps à autres. A l’époque, mon fils (qui ne savait pas grand chose de la profession, c’est son excuse) voulait devenir journaliste (toutes les bonnes familles ont leurs secrets douloureux…). Philippe l’avait pris sous son aile, il appelait à la maison et lui filait des devoirs, un papier à faire sur tel ou tel sujet. Ils ont aussi parlé de Sciences Po. Je me demande si les conseils et anecdotes de Philippe n’ont pas poussé mon fils a être l’emmerdeur qu’il a été pendant ses 3 ans rue des Saints-Pères…

Parce qu’il n’avait pas sa langue dans sa poche, Philippe. Sa manie des surnoms, par exemple, lui a sans doute coûté très cher et je ne m’étendrai pas sur ce qu’on lui a fait vivre professionnellement, sachant ce qu’il vivait personnellement… Les gens de radio ont intérêt à avoir le cœur solide, Harold Kay dont j’avais tant aimé tellement les visites le samedi et le dimanche matin à 4 h 45 alors que je finissais et qu’il allait démarrer me l’avait déjà démontré, à ses dépens.

Donc, des coups de fil, irréguliers, l’envie de se voir, toujours repoussée, le temps qui file, l’éloignement, la galère, la vie privée qui mine et je n’ai jamais eu le temps de dire à Philippe ce qu’il représentait pour moi, pour nous, l’autre génération. Il ne se passe pas beaucoup de jours depuis sans que j’ai une pensée pour lui. « Son trou dans l’eau jamais n’se referma » chanterait à peu près Brassens et c’est clairement ça.

Et comme si j’ai illustré ce billet avec la plus moche des couvertures de bouquin jamais inventée (franchement Philippe, un T-Shirt Batman pour rencontrer Elle McPherson, ton idéal féminin???), c’est pour mieux m’offrir le plaisir de sa dédicace ou Philippe parle de « complicité »… et d’amitié.

Edit Juillet 2012 : Philippe Sage m’a fait la grande joie de m’envoyer ce moment volé de 1989, alors que nous enregistrions la promo du « Programme de Star » de Philippe Aubert. Pour le bonheur de réécouter sa voix, même si le document est de piètre qualité.

Avant de venir s’encanailler chez nous, Philippe officiait dans la maison-mère. Ecoutez-le avec Jérôme Godefroy et Jean-Claude Laval, en 1986.

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