Eugène et le petit con (fable radiophonique)

J’ai d’abord laissé ceux qui ont de vraies anecdotes personnelles, ceux qui l’ont vraiment connu, lui rendre l’hommage qu’ils jugeaient nécessaire.

Mais même le mec plus indifférent au foot de la planète (moi, par exemple) garde dans l’oreille le ton de voix si particulier d’Eugène Saccomano. Du coup, je ne résiste pas à l’envie de vous raconter cette anecdote arrivée à Europe 1 en 1986 et qui l’a fait éclater de ce rire fameux quand je la lui ai rappelée des années plus tard.

Je venais de débouler à Europe et Michel Brillié m’avait donné un (énorme !) contrat de 5 jours. Il fallait animer en DJ la tranche 1h/3h du mat sur une semaine de juin 1986. Quelques jours plus tôt, j’avais été lourdé avec pertes (pour eux : leur chèque) mais sans fracas de TSF 93 ou un abruti sectaire de directeur de passage effectuait une « reprise en main de l’antenne ». J’avais fait le kéké (on ne se refait pas) en quittant son bureau en lui disant que j’étais sur Europe 1 la semaine suivante, tout en omettant volontairement (le diable est dans les détails) que ce serait seulement la semaine suivante !

Le « 4 » (merci à Denis Florent pour l’archive)

Arrivé rue François 1er (à l’époque cette radio habitait les beaux quartiers), deux ou trois chefs d’antenne vont me bizuter gentiment mais dans les grandes largeurs en prétendant m’apprendre – beaucoup trop vite – à utiliser le studio 4, oui, celui qui a connu la dernière ère glaciaire, puis en me brandissant sous le nez le poulet mayo récupéré de la cantine pour tenir la nuit alors que j’ai déjà une grande envie de déposer une gerbe en l’honneur de mon irruption sur les Grandes Ondes.

Pour comble d’ironie, mon arrivée de bouche-trou sur les nuits d’Europe (qui finalement reprendra quelques semaines plus tard et durera presque un an et demi) coïncide sur cette semaine avec la coupe du monde de football (le sujet du monde qui m’intéresse le moins ex-aequo avec la reproduction des mouches tsé-tsé en milieu sub-tropical) qui se déroule au Mexique. Avec le décalage horaire, certains matchs vont avoir lieu pendant ma tranche et il va falloir que je lance les envoyés spéciaux d’Europe (parmi lesquels notamment Antoine Campos et, bien sûr, Eugène Saccomano) depuis des endroits aux noms aussi agréables à se mettre en bouche que Nezahualcóyotl (tu peux vérifier !).

La technique étant ce qu’elle est dans ces temps reculés où la radio était presque encore en Noir et Blanc, on me prévient que, pour le direct téléphonique par satellite, il y aura un décalage sonore de 3 secondes entre mon lancement et le retour. Par conséquent, suis-moi bien, il faut que je donne un mot-clé qui servira de point de départ à des journalistes chevronnés, rompus sans doute à cet exercice, tandis que je continuerai à parler durant 3 secondes exactement.

Certains me prendront pour un gros fainéant alors que je me pense très organisé : je déplace le sujet en décidant que je vais lancer à chaque fois le journaliste à 3 secondes de la fin de ma phrase. En d’autres termes (suis-moi toujours, c’est là que ça devient subtil !), dès qu’il entend son nom, il peut démarrer, je vais juste ajouter un truc derrière. Au départ ce truc sera genre « … en direct de Mexico. » Ca marche, ça fait 3 secondes si tu prends ton temps. Tente pas avec le nom des stades : il aura fini son direct que tu seras toujours en train de bafouiller Nezahual…hue cóyotl !

Et ça marche !

Sauf que…

Sauf que (déjà précisé plus haut et dans la chronique précédente), faut toujours que je fasse le kéké ! Et, le deuxième ou troisième soir, on assiste (je vois les matchs depuis l’écran branché sur Canal + qui est dans le studio) à un match sous une flotte monstrueuse qui fait que le foot ressemble désormais plus à du water-polo. Les joueurs, glissent, font de l’aquaplaning, sont trempés, boueux, dégoulinants… Pour une fois, le foot m’amuse.

Me voici lançant le direct d’Antoine Campos. Je fais mon petit lancement tout-venant, je dis son nom et, pour mes 3 secondes de bouche-trou, j’ajoute « Ca va Antoine, aucun joueur ne s’est encore noyé ? »

Et, du coup, il se passe quoi (comme on disait à l’Intérieur à l’époque, #blaguedevieux) ? Ben Antoine, qui a déjà commencé à répondre, le temps qu’il reçoive ma vannounette pourrie et qu’on l’entende s’esclaffer, ça prend 3 grosses secondes et on a un peu l’impression, à l’écoute de l’antenne, qu’il est un peu long de la comprenette. Mais, comme il rigole, je me dis tout va bien.
Et, comme dit ma belle-maman, qui est pourtant une fine cuisinière, devant le plat du dimanche midi : « c’est le bis qui est mauvais ! ». Sûr, alors que dire du ter…

Mais non, je continue, trouve deux, trois conneries du même genre à glisser et tout le monde se marre. La vie est belle. Quand soudain, c’est le drame.

Il faut imaginer qu’à cette époque, le 4 (où j’officie) et le CDM communiquent et, à cette heure-là, la porte communicante est grande ouverte ce qui nous permet de nous rendre des petites visites de courtoisie (en fait le plus souvent, les chefs d’antenne vont venir me faire blague sur blague quand je suis à l’antenne, j’aime pas balancer mais certain Jean-Jacques R peut se sentir visé !!).

Et, d’un seul coup, pendant que je diffuse un disque j’entends dans le haut-parleur d’ordres en permanence ouvert sur le Mexique la célèbre voix d’Eugène, patron des sports à l’époque me semble-t-il, qui braille « Il a pas bientôt fini de nous faire passer pour des baltringues, l’autre petit con, là ? »

Silence gêné dans le CDM, regard appuyé du chef d’antenne et remarque (frappée au coin du meilleur bon sens) : « je serais toi, je laisserais tomber la blague ».

Vous savez quoi ? J’ai écouté ce conseil avisé. Mais j’entends encore très bien la voix de Sacco dans le haut-parleur… et son rire tonitruant quand je lui ai raconté l’anecdote (qu’il avait totalement oubliée) des années plus tard, à RTL.

Salut m’sieur !

 


Comme je suis lâche, je n’ai pas fait de copie d’écran mais il y a quelques belles photos d’Eugène, notamment une du Mexique(mais par beau temps), cette année-là ici : http://equipe.fr/Football/Actualites/Eugene-saccomano-une-voix-en-images/1067485

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