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Du respect de l’autre comme valeur obsolète. Ou pas.

Nous sommes au tout début des années 80.

Devant la salle d’attente de cet étage de la Maison de la Radio, de merveilleux happy few des média passent sans me voir, affairés, parlant haut et fort, importants.

Depuis deux heures, j’attends. Non que je sois arrivé deux heures en avance, non. Mais on a plus important à faire que de me recevoir à l’heure. Au fond qui suis-je ? Un ènième inconnu qui a fabriqué une petite maquette à domicile sur son magnéto à cassette et qui rêve de faire de la radio. Envoyé avec un CV vide ou presque (normal, je viens de finir mes études) à toutes les (quatre) radios de France. Quelques semaines plus tard, la secrétaire d’une « collaboratrice du directeur des programmes » m’a proposé un rendez-vous. J’ai quitté ma banlieue, fourgué mon gamin de 6 mois qui n’a pas de place en crèche et dont je m’occupe puisque je suis chômeur, pris le métro jusqu’à Ranelagh et marché dans le froid jusqu’à l’imposante bâtisse qui représente tant de fantasmes.

Et j’attends.

Au bout d’un peu plus de deux heures, on vient de me chercher. Madame F… va me recevoir, mais elle n’a pas beaucoup de temps, parce qu’elle est déjà très en retard. Oui, merci, je sais. Mais dois-je le répondre ? Jeune et inexpérimenté, certes… Mais je crois déjà savoir que ce serait mal venu. Je m’écrase.

Mme F… m’accueille. Glaciale, moue méprisante. Genre « alors, vous voulez faire de la radio ? ». Ben oui. Elle me pose deux ou trois questions sur ce que j’aimerais faire. Je n’ai jamais le loisir de beaucoup détailler, elle me coupe à chaque fois et me fait part d’une vérité qui vous a surement échappé comme à moi alors : ça a déjà été fait.

Oui madame. Même en 1969, quand Philippe Bouvard a lancé les Grosses Têtes, ça avait déjà été fait. Ca s’était appelé les Incollables. Passons, je m’écrase encore. Que faire d’autre ?

Bref, je vous la fais courte. En 20 minutes, la charmante Mme F… a le temps de comprendre que je n’ai pas une idée nouvelle et, de surcroît… que je n’ai jamais rien fait. Bien vu, là encore, finement observé: j’ai le culot d’être un débutant (enfin, un éventuel débutant)… qui, de plus, n’a jamais rien fait! Quel cuistre, faisais-je!

L’entretien se termine et je me retrouve dans le couloir, sans avoir bien compris pourquoi on m’avait convoqué. A part, peut-être, pour me laisser entendre que je ne ferais jamais de radio… A Europe 1, par exemple, ils avaient été bien plus courtois: ils avaient eu, eux au moins, la gentillesse de ne pas répondre à mon envoi!

Je passe sur la déception, la colère du moment. Deux ou trois jours après, n’y tenant plus, je fais un courrier au directeur des programmes de France Inter, le même à qui j’avais envoyé ma maquette, sans doute si inaudible. Je lui raconte l’entretien et, ne mettant jamais en doute qu’on n’ait aucun besoin de moi sur son antenne, je m’étonne de l’attitude de la personne qui me fait perdre une demi-journée en transports et attente pour s’essuyer les pieds sur la figure d’un parfait inconnu. Je lui demande, dans des termes très courtois, quelle a été la motivation de ce rendez-vous et si c’est là une habitude dans les bureaux du service public. Je me souviens avoir conclu en disant que rien là-dedans n’était très grave. Mais qu’il me semblait que ce n’était tout simplement « pas bien ».

Quelques jours plus tard, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres une missive à en-tête de France Inter. Le directeur des programmes en question, ce grand homme, me répondait, figurez-vous. Ca aurait pu être pour me proposer un nouveau rendez-vous, avec quelqu’un d’autre. Voire avec lui. Non finalement, c’était pour se foutre de ma gueule. Si si. Avec talent, même…

Avec une ironie cinglante, ce héros de la radio d’état, me « remerciait de ma missive de dénonciation », de lui « ouvrir les yeux sur les agissements honteux de sa collaboratrice », etc… Une belle lettre, bien écrite, pour laquelle il avait pris le temps d’utiliser tout son bel esprit bien afuté. Si seulement, il avait pu utiliser ce temps pour recevoir lui-même l’un des nombreux petits jeunes qui cherchaient du boulot…

J’ai été un peu sidéré de cette réponse, autant le dire. J’ai longtemps gardé cette lettre avec l’envie de la lui faire relire 20 ou 30 ans plus tard. Ca m’a passé. Inutile de se fabriquer soi-même un ulcère.

A quelques temps de là, nouveau coup de fil. La sécrétaire d’Henri Agogué, à RTL, me fixait un rendez-vous avec son patron qui lui aussi avait reçu ma petite cassette faite à la maison. Pas toujours commode, m’a-t-on dit après, Henri. Il m’a reçu, m’a écouté et m’a fait faire une maquette quelques jours plus tard, à 9 h du matin, dans le studio que Maurice Favières venait juste de quitter, avec son équipe et son conducteur du jour. Une expérience inoubliable.

Henri Agogué me convoque quelques jours après. Il avait écouté. Son verdict : « Vous n’avez pas d’expérience. Allez apprendre votre métier sur la FM et on se reverra plus tard. » On se doute que c’est surtout la fin de la phrase que j’ai aimée !

J’y suis allé.

Il m’a fallu 18 ans pour revenir mais je suis revenu, même s’il était parti en retraite entre temps. A RTL, durant toutes ces années, personne, jamais, n’a considéré l’absence d’expérience comme une tare. De cet accueil d’Henri Agogué qui était une sorte de sauf-conduit pour entrer dans le métier, même si c’était par la petite porte, comme une autorisation à postuler encore et toujours à toutes les antennes de France, aux précieux moments passés dans le bureau de Jean-Pierre Lénan, merveilleux et séduisant secrétaire général de RTL qui m’avait repéré et m’accueillait dans son bureau pour des cours particuliers, au bureau/studio de Gaya Bécaud avec qui j’ai passé les séances d’enregistrement les plus drôles de ma vie quand il me répétait, en me faisant faire les promos de l’antenne, qu’ « ils allaient s’habituer à m’entendre » puis aux instants de complicité avec le toujours très élégant Alain Tibola qui m’a jugé prêt et m’a balancé, mort de trouille, sur le Stop ou Encore, sous l’oeil chaleureux de Claude Hemmer…

Deux approches du métier, deux façons de faire avancer le schmilblick. Vous allez rire: j’ai préféré la seconde.

Ah et puis tiens, pour finir en beauté, une dernière anecdote…

Vers 1984, animateur sur TSF 93, j’appelle Philippe Labro pour le recevoir en interview. A l’époque, Philippe est un réalisateur de cinéma fameux, il a présenté le 13 h d’Antenne 2 avec une décontraction et une élégance très… américaines! Il est aussi critique de cinéma à RTL. C’est là que je l’appelle. Je tombe sur sa messagerie et lui laisse un message. Sans grand espoir. Une heure après, alors que l’équipe de la radio est en réunion, la standardiste, sidérée, nous interrompt : « Remy, Philippe Labro, pour toi… » Stupeur dans notre sous-sol de Bobigny… Je file au téléphone, remercie Philippe de me rappeler. J’ai toujours sa réponse dans l’oreille : »Remy, je mets toujours un point d’honneur à rappeler les jeunes confrères qui me laissent un message… ». Confrère ? Vous avez dit « confrère », Philippe ? Grenouille, boeuf, tout ça… Tant pis, je profite.

J’espère juste que je n’avais pas cette chemise-là le jour où il est venu!

Philippe est venu, impressionnant, un peu froid. Première intervention, polie (de sa part), terrorisée (de la mienne, même si j’essaye de ne pas le montrer) et j’envoie le premier disque (je suis sûr que j’ai parlé d’une « pause musicale », terme que je déteste désormais). C’est Ma Jolie Sarah

Patrick Winzelle

Labro sourit, prend mon conducteur. Surprise : je n’ai programmé que des Hallyday, des chansons dont il est l’auteur. C’est mon pote Patrick Winzelle, spécialiste de la chanson française à TSF, qui m’y a fait penser une heure avant l’émission. Labro se déride et me fait une émission géniale.

Détail : dans l’un de ses bouquins autobiographiques où il raconte sa jeunesse, Philippe Labro raconte comment Lazareff lui a fait faire antichambre devant son bureau une journée entière… Oui, une journée. Ah, on est loin des deux heures de Mme F…, petite joueuse de France Inter. Une journée entière où le jeune Philippe Labro, qui n’avait encore rien fait, a attendu le bon vouloir du prince. Il raconte avoir décidé ce jour-là que lui ne ferait jamais cela et qu’il aurait du respect pour les débutants. C’est le même, bien sûr, qui est devenu le taulier respecté de RTL et je me souviens d’une stagiaire morte de trouille qui a vérifié un petit matin au téléphone qu’un Labro-PDG fou de rage était capable de prendre sur lui quand l’équipe de service un peu trouillarde (pardon, les copains, mais l’histoire est véridique!) la lui a balancé dans les pattes.

C’est extrêmement formateur, tout ça. Ca donne à penser.

Et ensuite… choisis ton camp, camarade !

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