Mes histoires de radio
30 ans, déjà.
Ce matin-là, le morning n’a pas été tout à fait comme d’habitude.
Peut-être parce qu’il n’y avait pas encore d’habitude. C’était le premier jour de l’antenne.
A 6 heures, dans ce sous-sol de Bobigny, il y a eu le premier morning de TSF 93. Puis à 9 h, je réalisai pour la première fois la grande émission de la matinée. Un peu complexe, à vrai dire. Les studios étaient tout frais et pas encore totalement finis. Il manquait des détails comme un intercom entre la régie et le studio. Vachement pratique. En fait, pour dire la vérité, on n’était pas vraiment prêts à démarrer. Mais fallait se jeter à l’eau. Je ne l’ai pas regretté.
11 h 30, pour la préfiguration de l’émission du midi, les deux tauliers, qui animent tant bien que mal, me demandent de rester pour témoigner. Volontiers, je suis venu pour bouffer du micro ! Regardez, là, sur la photo loupée du reporter qui avait oublié son flash, il y a Lev Bogdan, directeur des programmes, à gauche, Jean Kouchner, le big boss, totalement dans le schwarz à droite, un journaliste (Yves Bordenave, si je me souviens bien ) qui lève le bras et moi, avec des lunettes dignes de Bernadette Chirac. Je me souviens que Jean avait un peu tiré la tronche en voyant que j’étais celui qu’on voyait le moins mal sur la photo !
Et, incidemment, pendant un disque, les voila, les boss, qui déplorent devant moi que la fille qui devait être embauchée pour le 13/17 leur ait fait faux bond le matin-même et qui envisagent de remettre le fil musical. Eh oh, les gars, ça va pas non ? Et moi alors? Je voulais faire l’animateur, au départ, vous vous rappelez ?
Ils me regardent, hésitent… longuement. Tu crois que tu saurais ? Puis finissent par décider qu’ils n’ont rien à perdre.
J’ai juste eu le temps de grignoter un sandwich, attrapper une pile de disques (des machins en plastique, avec un trou au milieu, qui tournaient à des vitesses allant de 33 à 45 tours, tu ne peux pas comprendre, jeune) et enquiller mes premières vraies heures d’antenne rien qu’à moi.
On allait râler, s’engueuler, piaffer, tourner en rond, se planter, être sur terrain, donner à entendre et aider à dire.
En direct de la vraie vie, des 4000 de La Courneuve et d’une maison de retraite de Bondy, des cités et des lycées de Bobigny, du théâtre de Saint-Denis, de la Fête de l’Huma et d’une école de Pantin, etc…
Apprendre, inventer…
C’était le 2 novembre 1982 et je suis assez content de ce que j’ai fait là-bas durant les 4 ans qui ont suivi avec tous les copains. Les Sitbon brothers, Patrick Winzelle, William Pinville (oui, la grosse voix derrière Julien Lepers), Laurent Bourdon, Gilles Tessier (oui, celui qui… enfin bref) puis plein d’autres…
Bon anniversaire.
Joyeux aniversaire !
Ce dimanche matin-là, j’ai appris qu’il s’était passé quelque chose en montant dans la voiture.
Sur RTL, les infos n’étaient pas comme d’habitude. Les tons étaient graves, les infos se bousculaient, dramatiques… Nouvelle guerre du Golfe ? Invasion de la Bretagne par des terroristes kurdes ? Non, rien de tout cela.
Une ex-princesse aux yeux de veau, vedette des magazines de salle d’attente, en vacances à Paris dans un palace détenu par le père de son jules, venait de se viander dans le tunnel du Pont de l’Alma grâce à un chauffeur dont on n’a jamais su s’il était plus toxico qu’alcoolo ou l’inverse.
Moi, je devais animer mon dernier « Stop ou Encore ». J’ai dit ailleurs que j’attendais ça depuis l’âge de 11 ans. Je venais de passer mon premier été sur RTL. Julien Lepers (tenancier habituel du 9 h 15 / 13 h du week-end) et la programmatrice m’avaient gentiment bizuté en début de saison, je m’étais offert mon dernier gros coup de flip à l’antenne lors de la première et là, j’allais – déjà ! – fêter la dernière.
J’arrive en studio. Alain Tibolla est là. Le directeur des variétés en personne un dimanche matin d’août. Il fallait que la situation soit grave. Ses consignes : « Alors Remy, vous ne faites pas appeler, vous mettez du classique, du jazz, soft, quoi… Ah, et ils vont surement déborder un peu, à l’info… » Tu parles…
9 h 30 (un quart d’heure de retard, c’est pas la mer à boire), on me donne l’antenne. Je la joue soft, façon radio nationale corréenne à la mort du dictateur local. 10 h, on me prévient que le journal va un peu déborder.
Effectivement.
Jusqu’à 13 h, je n’ai fait que les pubs.
Cela dit, la bouteille de Pouilly fumé, on l’a sifflée. Avec l’aide d’Alain (Page, le réal adoré), d’Alain (Tibolla, le patron grande classe) et, sans doute de Virginie (qui connait bien la région !). Juste, à un moment, j’ai proposé au patron de ne pas rester dans le champ de la caméra. Voir un taulier trinquer sur l’écran dans le studio où défilaient les invités, ça aurait surement fait mauvais genre.
Je ne lui ai pas pardonné, à celle-là, de m’avoir confisqué mon dernier Stop ou Encore !
Ca fait… pile 15 ans ?
Flute.
La Radio Parisienne, une nouvelle aventure
0Tout a démarré très vite.
Il y a un formateur qui se plait à répéter depuis des années que c’est quand même incroyable que Paris, qui n’est pas la ville la plus morne de la planète, soit la seule capitale mondiale à ne pas avoir sa « radio capitale ». Ce même formateur, qui a la fâcheuse tendance d’être un peu persifleur, ajoute comme boutade que, évidemment, il y a déjà France Inter, mais c’est juste pour le plaisir d’être méchant.
A force de répéter ça, ce formateur (qui va rapidement arrêter de parler de lui à la 3ème personne de peur de se faire taxer de syndrôme-Delon !) s’est demandé pourquoi ne pas le faire lui-même.
Comme j’ai depuis constaté (allez, je tombe le masque) que la marque et le nom de domaine étaient libres, j’ai décidé que c’était trop bête de ne pas se lancer. Quelques heures plus tard, La Radio Parisienne était sur le net.
Rapidement rejoint par Corine Autey-Rousel, Ali Hammami et Jean-Philippe Guerand, puis par Isabelle Layer, j’ai commencé à remplir les programmes de cette radio curieuse et parisienne, à destination des Parisiens, des assimilés et des expat’s, pour qui j’ai mis des vrais morceaux de métro dedans, des plus anciens à la rame automatisée de la ligne 14.
Un mois après, le programme commence à ressembler à quelque chose, même si beaucoup de boulons restent à serrer. Et, presque chaque jour, je reçois de nouvelles propositions de collaborations diverses, venant de bloggeuses, de journalistes, etc…
L’idée, elle est simple. Installer tranquillement un vrai programme culturel digne de ce nom (même si le mot n’est jamais revendiqué à l’antenne), populaire et intéressant, pour le monétiser à court ou moyen terme. Pour montrer aussi, qu’on peut encore faire de la radio sans crier à 40 ans « caca pipi zob » et sans faire intervenir des éphémères gloires de la télé-réalité, qu’on peut encore prendre les auditeurs pour des gens intelligents (à peu près comme nous, quoi), curieux et ouverts et, peut-être surtout, qu’on peut encore inventer de nouveaux formats, sur de nouveaux supports.
De quoi l’avenir sera-t-il fait ? La RNT, plus arlésienne que jamais, finira-t-elle par s’installer sur nos vieilles ondes obsolètes ? Il faut le croire, l’espérer. Quels programmes les nouveaux fabricants mettront-ils dans leur tuyaux ? Qui y pense ? Ben nous, ici.
Et si on se plante ? Ben… tant pis, on se régale déjà, c’est toujours ça de pris, de nos jours. Ca vous tente, vous voulez en être ? Contactez-moi !
Du respect de l’autre comme valeur obsolète. Ou pas.
Nous sommes au tout début des années 80.
Devant la salle d’attente de cet étage de la Maison de la Radio, de merveilleux happy few des média passent sans me voir, affairés, parlant haut et fort, importants.
Depuis deux heures, j’attends. Non que je sois arrivé deux heures en avance, non. Mais on a plus important à faire que de me recevoir à l’heure. Au fond qui suis-je ? Un ènième inconnu qui a fabriqué une petite maquette à domicile sur son magnéto à cassette et qui rêve de faire de la radio. Envoyé avec un CV vide ou presque (normal, je viens de finir mes études) à toutes les (quatre) radios de France. Quelques semaines plus tard, la secrétaire d’une « collaboratrice du directeur des programmes » m’a proposé un rendez-vous. J’ai quitté ma banlieue, fourgué mon gamin de 6 mois qui n’a pas de place en crèche et dont je m’occupe puisque je suis chômeur, pris le métro jusqu’à Ranelagh et marché dans le froid jusqu’à l’imposante bâtisse qui représente tant de fantasmes.
Et j’attends.
Au bout d’un peu plus de deux heures, on vient de me chercher. Madame F… va me recevoir, mais elle n’a pas beaucoup de temps, parce qu’elle est déjà très en retard. Oui, merci, je sais. Mais dois-je le répondre ? Jeune et inexpérimenté, certes… Mais je crois déjà savoir que ce serait mal venu. Je m’écrase.
Mme F… m’accueille. Glaciale, moue méprisante. Genre « alors, vous voulez faire de la radio ? ». Ben oui. Elle me pose deux ou trois questions sur ce que j’aimerais faire. Je n’ai jamais le loisir de beaucoup détailler, elle me coupe à chaque fois et me fait part d’une vérité qui vous a surement échappé comme à moi alors : ça a déjà été fait.
Oui madame. Même en 1969, quand Philippe Bouvard a lancé les Grosses Têtes, ça avait déjà été fait. Ca s’était appelé les Incollables. Passons, je m’écrase encore. Que faire d’autre ?
Bref, je vous la fais courte. En 20 minutes, la charmante Mme F… a le temps de comprendre que je n’ai pas une idée nouvelle et, de surcroît… que je n’ai jamais rien fait. Bien vu, là encore, finement observé: j’ai le culot d’être un débutant (enfin, un éventuel débutant)… qui, de plus, n’a jamais rien fait! Quel cuistre, faisais-je!
L’entretien se termine et je me retrouve dans le couloir, sans avoir bien compris pourquoi on m’avait convoqué. A part, peut-être, pour me laisser entendre que je ne ferais jamais de radio… A Europe 1, par exemple, ils avaient été bien plus courtois: ils avaient eu, eux au moins, la gentillesse de ne pas répondre à mon envoi!
Je passe sur la déception, la colère du moment. Deux ou trois jours après, n’y tenant plus, je fais un courrier au directeur des programmes de France Inter, le même à qui j’avais envoyé ma maquette, sans doute si inaudible. Je lui raconte l’entretien et, ne mettant jamais en doute qu’on n’ait aucun besoin de moi sur son antenne, je m’étonne de l’attitude de la personne qui me fait perdre une demi-journée en transports et attente pour s’essuyer les pieds sur la figure d’un parfait inconnu. Je lui demande, dans des termes très courtois, quelle a été la motivation de ce rendez-vous et si c’est là une habitude dans les bureaux du service public. Je me souviens avoir conclu en disant que rien là-dedans n’était très grave. Mais qu’il me semblait que ce n’était tout simplement « pas bien ».
Quelques jours plus tard, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres une missive à en-tête de France Inter. Le directeur des programmes en question, ce grand homme, me répondait, figurez-vous. Ca aurait pu être pour me proposer un nouveau rendez-vous, avec quelqu’un d’autre. Voire avec lui. Non finalement, c’était pour se foutre de ma gueule. Si si. Avec talent, même…
Avec une ironie cinglante, ce héros de la radio d’état, me « remerciait de ma missive de dénonciation », de lui « ouvrir les yeux sur les agissements honteux de sa collaboratrice », etc… Une belle lettre, bien écrite, pour laquelle il avait pris le temps d’utiliser tout son bel esprit bien afuté. Si seulement, il avait pu utiliser ce temps pour recevoir lui-même l’un des nombreux petits jeunes qui cherchaient du boulot…
J’ai été un peu sidéré de cette réponse, autant le dire. J’ai longtemps gardé cette lettre avec l’envie de la lui faire relire 20 ou 30 ans plus tard. Ca m’a passé. Inutile de se fabriquer soi-même un ulcère.
A quelques temps de là, nouveau coup de fil. La sécrétaire d’Henri Agogué, à RTL, me fixait un rendez-vous avec son patron qui lui aussi avait reçu ma petite cassette faite à la maison. Pas toujours commode, m’a-t-on dit après, Henri. Il m’a reçu, m’a écouté et m’a fait faire une maquette quelques jours plus tard, à 9 h du matin, dans le studio que Maurice Favières venait juste de quitter, avec son équipe et son conducteur du jour. Une expérience inoubliable.
Henri Agogué me convoque quelques jours après. Il avait écouté. Son verdict : « Vous n’avez pas d’expérience. Allez apprendre votre métier sur la FM et on se reverra plus tard. » On se doute que c’est surtout la fin de la phrase que j’ai aimée !
J’y suis allé.
Il m’a fallu 18 ans pour revenir mais je suis revenu, même s’il était parti en retraite entre temps. A RTL, durant toutes ces années, personne, jamais, n’a considéré l’absence d’expérience comme une tare. De cet accueil d’Henri Agogué qui était une sorte de sauf-conduit pour entrer dans le métier, même si c’était par la petite porte, comme une autorisation à postuler encore et toujours à toutes les antennes de France, aux précieux moments passés dans le bureau de Jean-Pierre Lénan, merveilleux et séduisant secrétaire général de RTL qui m’avait repéré et m’accueillait dans son bureau pour des cours particuliers, au bureau/studio de Gaya Bécaud avec qui j’ai passé les séances d’enregistrement les plus drôles de ma vie quand il me répétait, en me faisant faire les promos de l’antenne, qu’ « ils allaient s’habituer à m’entendre » puis aux instants de complicité avec le toujours très élégant Alain Tibola qui m’a jugé prêt et m’a balancé, mort de trouille, sur le Stop ou Encore, sous l’oeil chaleureux de Claude Hemmer…
Deux approches du métier, deux façons de faire avancer le schmilblick. Vous allez rire: j’ai préféré la seconde.
Ah et puis tiens, pour finir en beauté, une dernière anecdote…
Vers 1984, animateur sur TSF 93, j’appelle Philippe Labro pour le recevoir en interview. A l’époque, Philippe est un réalisateur de cinéma fameux, il a présenté le 13 h d’Antenne 2 avec une décontraction et une élégance très… américaines! Il est aussi critique de cinéma à RTL. C’est là que je l’appelle. Je tombe sur sa messagerie et lui laisse un message. Sans grand espoir. Une heure après, alors que l’équipe de la radio est en réunion, la standardiste, sidérée, nous interrompt : « Remy, Philippe Labro, pour toi… » Stupeur dans notre sous-sol de Bobigny… Je file au téléphone, remercie Philippe de me rappeler. J’ai toujours sa réponse dans l’oreille : »Remy, je mets toujours un point d’honneur à rappeler les jeunes confrères qui me laissent un message… ». Confrère ? Vous avez dit « confrère », Philippe ? Grenouille, boeuf, tout ça… Tant pis, je profite.
Philippe est venu, impressionnant, un peu froid. Première intervention, polie (de sa part), terrorisée (de la mienne, même si j’essaye de ne pas le montrer) et j’envoie le premier disque (je suis sûr que j’ai parlé d’une « pause musicale », terme que je déteste désormais). C’est Ma Jolie Sarah…

Patrick Winzelle
Labro sourit, prend mon conducteur. Surprise : je n’ai programmé que des Hallyday, des chansons dont il est l’auteur. C’est mon pote Patrick Winzelle, spécialiste de la chanson française à TSF, qui m’y a fait penser une heure avant l’émission. Labro se déride et me fait une émission géniale.
Détail : dans l’un de ses bouquins autobiographiques où il raconte sa jeunesse, Philippe Labro raconte comment Lazareff lui a fait faire antichambre devant son bureau une journée entière… Oui, une journée. Ah, on est loin des deux heures de Mme F…, petite joueuse de France Inter. Une journée entière où le jeune Philippe Labro, qui n’avait encore rien fait, a attendu le bon vouloir du prince. Il raconte avoir décidé ce jour-là que lui ne ferait jamais cela et qu’il aurait du respect pour les débutants. C’est le même, bien sûr, qui est devenu le taulier respecté de RTL et je me souviens d’une stagiaire morte de trouille qui a vérifié un petit matin au téléphone qu’un Labro-PDG fou de rage était capable de prendre sur lui quand l’équipe de service un peu trouillarde (pardon, les copains, mais l’histoire est véridique!) la lui a balancé dans les pattes.
C’est extrèmement formateur, tout ça. Ca donne à penser.
Et ensuite… choisis ton camp, camarade !
Philippe Aubert
Il faut bien que ça commence un jour…
Alors disons que ce fut ce fameux vendredi soir de 1978. J’attendais le ciné-club d’Antenne 2 en m’endormant à moitié devant « Apostrophes » que Bernard Pivot attaquait l’air un peu crispé. J’ai vite compris pourquoi. Le vieux pochtron dont les bouquins se
sont si bien vendus grâce à son inconduite du jour, ce cochon de Bukowski était venu sur le plateau, passablement imbibé et accompagné de deux jolies copines pâles, deux bouteilles de blanc (d’Alsace si ma mémoire est bonne) qui finissaient de se réchauffer à côté de son fauteuil.
Pendant que les uns et les autres vendaient leur salade à un Pivot qui faisait semblant d’avoir tout lu, le vieux Charles a sorti son tire-bouchon et commencé à tâter du goulot. Peu de temps après, il tentait de fourrer ses mains sous les jupes serrées d’une bigote coincée qui n’en croyait pas ses yeux… et ne pouvait même pas, pour cause de direct, profiter de sa bonne fortune. Parce que pardon, mais on (enfin, je dis on… Drucker!) nous ressort régulièrement le « scandale » Gainsbourg déclarant « I want to fuck you » à la sublime Witney Houston, mais bon, il avait peut-être picolé, Lulu’s father, mais il n’était pas miro ! Alors que Bukowski… bref.
L’émission (j’explique aux plus jeunes qui n’étaient pas nés, et qui s’en foutent de toute façon parce qu’un abruti de la télé réalité à forcément fait plus de buzz depuis) part un peu en eau de boudin parce qu’il faut finalement expulser de force le SDF de luxe, ce qui lui donne une aura et l’empêche de dire trop d’âneries (d’où une vente qui décolle). Dans la foulée, arrive le dernier journal, présenté (enfin disons plutôt : animé) par Gérard Holtz. Un gégé tout minet, cheveux longs, pas encore buriné pas des années de piste… et hilare ! En effet, son studio d’info ayant, nous explique-t-il, pris feu quelques instants plus tôt, il en est réduit à présenter son journal depuis le studio des speakerines! Et comme il dit avoir assisté à la panique chez Pivot, il est mort de rire. Ne me demandez pas quand il écrit son JT. Bref, on le retrouve dans le studio des speakerines et…

3 des plus célèbres speakerines de la tv
Comment, Jeune? Ah, alors… Speakerine…
Comment dire, et bien vois-tu, c’est une espèce de demi-femme éteinte depuis. Oui, demi, j’y tiens. Des femmes-troncs chargées de présenter les programmes avec tact et élégance. Des êtres à la coiffure souvent improbable, aux bras croisés et sans jambes. Si si, je t’assure, sans jambes. Une fois, l’une d’entre elles a-t-elle eu l’outrecuidance de se les laisser pousser. Que croyez-vous qu’il arriva? Qu’on les lui coupa? Non (on coupe les pattes chez le coiffeur tout au plus mais même Laurent Romejko vient négligé dans le poste maintenant, tout fout le camp!) Non, on la vira, immédiatement. Nul en France n’ayant dû imaginer qu’elle pouvait posséder des genoux! Ah mais oui, jeune, on savait rire, dans la France de Giscard! Il y avait même un ministre chargé de tout ça. Il s’invitait de lui-même chez Zitrone pour présenter la grille de rentrée ! Mais ceci est une autre histoire.

Gérard Holtz
Revenons à notre gégé qui nous présente avec son flegme (et ses approximations) habituel(les) une erzatz de JT quand, subitement, le logo (ignoble et) tarabiscoté de la chaîne accroché à un clou derrière lui sur le décor comme le portrait de l’oncle Emile dans la chambre de votre grand-mère, se détache et s’écroule derrière lui dans un fracas qui lui fera mimer de façon prémonitoire la trouille de BHL en visite dans Sarajevo à l’écoute d’un bouchon de champagne… Bref, on retrouve notre gégé natio accroupi devant la caméra, les bras sur la tête, heureusement rapidement suffisamment mort de rire pour abandonner définitivement toute véléité de journalisme sérieux.

Logo Antenne 2
Je n’ai aucun souvenir du film programmé ensuite dans le ciné-club d’Antenne 2 (raison pourtant, qu’on s’en souvienne, de ma présence devant l’écran) mais, à ce moment-là, j’avais déjà passé une bonne soirée.
Et cette bonne soirée, j’ai eu très envie de la revivre grâce à la verve de celui dont, depuis déjà quelques temps j’appréciais les chroniques dans l’excellent magazine de Pierre « Bonsoaaar » Bouteiller, sur France Inter en fin de journée, je veux parler de Philippe Aubert. Donc, le lundi suivant, me voici dès 18 h, à l’écoute de la radio d’état et, ô bonheur, Bouteiller en vacances a laissé les clés à Philippe qui va animer toute l’émission. Et, comme je l’espérais, il attaque bille-en-tête sur la soirée du vendredi d’Antenne2 avec cette verve et cette gouaille qui font que l’épisode, déjà connu, gagne encore en drôlerie quand c’est passé par le prisme de son esprit. Oui, racontée par Philippe, l’histoire, juste parce que c’est lui qui la narrait, prenait encore plus de relief. Sauf que…
Sauf que, au bout de quelques minutes d’émission, c’est le blanc à l’antenne. Moi je suis dans ma première voiture, je n’ai pas toute confiance en mon autoradio et c’est le service public quand même. Je teste… RTL et Europe sont bien là. Sur la fréquence d’Inter, rien. Du blanc, interminable. Mais du beau blanc, vous voyez, de ceux que nous prodiguent les meilleurs émetteurs, bien réglés, quand aucune modulation ne leur parvient. Il se passe bien 2 à 3 minutes, une éternité, donc, avant qu’une ignoble muzak de prisu envahisse ma bagnole. Tiens, un fonctionnaire de la régie finale s’est réveillé et a fait tourner le secours prévu et calé sur une platine depuis que le président Lebrun a inauguré la Maison de la Radio! Se passent encore quelques minutes dans une ambiance digne d’une vente flash d’un Monoprix de banlieue qui n’a pas les moyens de s’offrir les services de Gilles Tessier et, dans un shunt un peu pourri, mon Philippe revient, un air de grande hilarité ayant remplacé dans sa voix son ton humoristique so british habituel, nous expliquant qu’on ne devrait jamais se moquer des petits camarades car, quand nous avions été assailli par le blanc à l’antenne, lui-même s’était retrouvé plongé dans le noir le plus complet, le studio ayant été disjoncté par une main maladroite (aujourd’hui, on parlerait aussitôt d’attentat mais on n’avait pas ce genre de parano à l’époque) et néanmoins anonyme.
J’étais alors étudiant en sciences éco pour une raison qui m’est encore aujourd’hui un peu obscure puisque je savais déjà depuis plusieurs années que je voulais bosser en radio.
En 1987, Europe 2 va commencer sa deuxième année d’existence, j’attaque ma deuxième saison de morning.
Oui, Jeune, quoi? Ah oui, oui bien sûr… Alors Europe2, comment dire…? Europe2 était un réseau national qui marchait très bien avant que des stratèges de haut niveau en fassent Virgin Radio. Si, jeune, ça existe, Virgin Radio, je t’assure. Enfin, à l’heure où j’écris ces lignes, ça existe toujours. Bref, Europe2, donc…
J’ai obtenu de haute lutte de ne commencer qu’à 6 h du matin (contre 5 h l’année d’avant alors que j’animais aussi les nuits du week-end sur Europe 1!). Je serai bientôt viré de mon petit boulot à la maison-mère, tandis que « le programme magique » va commencer à sortir de l’anonymat pour devenir « le programme Europe 2″. Le matin, j’aère en grand le studio qui a connu les excès de la nuit, pour chasser des odeurs que je vous laisse imaginer multiples et (a)variées… J’entends encore, de l’autre côté de la cour, le réalisateur du morning d’Europe 1 (« Jounin ! Baisse ta musique !!! »)… Eh, je fais un morning de 3 heures, aux multiples décros-raccros, tout seul. Merci de me laisser me débrouiller pour rester éveillé, hein? Et donc, pour cette rentrée, on m’apprend que je vais avoir la visite quotidienne de Philippe Aubert (!!) qui, après sa prestation chez les grands, viendra faire le kéké chez nous, avec moi. Il y aura la chronique télé mais il y aura aussi ses mémorables chroniques sur les femmes.
Ainsi, comme ma mère le jour où elle a entendu Mme Soleil me dire « Bonjour Remy » sur Europe1 (sans imaginer une seconde qu’elle avait enregistré ça sans me voir ni savoir qui je suis) s’est dit que, finalement, j’allais peut-être réellement en faire mon métier, c’est sans doute grâce à cette complicité quotidienne avec Philippe que je me suis senti enfin passé de l’autre côté du miroir.
Il y aurait sans doute des milliers d’anecdotes à raconter sur ces petits bouts de bonheur quotidien, pour nous, les jeunes de la FM, comme pour lui, me semble-t-il, qui se ressourçait avec nous. Philippe apportait chaque matin sa bonhomie, son humour indestructible, son culot monstrueux et, en même temps sa formidable élégance. Je revois très bien l’entrée majestueuse de Philippe dans notre rédac tout au bout du couloir, où tous ceux qui se levaient tôt l’attendaient avec impatience. Ca devait même pousser ceux qui font des horaires normaux à ne pas arriver trop tard. Il y avait presque une légère forme de jalousie entre « eux » qui l’accueillaient pendant que je gérais l’antenne au fond du dernier studio tout au bout du dernier couloir et le retenaient jusqu’au dernier moment et moi qui étais le seul à partager cette complicité quotidienne à l’antenne mais qui devais attendre qu’ils le libèrent enfin. Ridicule? Bien sûr, mais symptomatique de la puissance de sa présence.
Très rapidement, car c’était un homme respectueux des autres, il a voulu que je fasse plus que le lancer chaque jour. Nos échanges sont devenus un show en soi, autour du thème qu’il avait artistiquement ciselé. Il y avait comme une sorte d’émulation dans nos échanges et il n’a sans doute jamais imaginé comme c’était valorisant pour moi qu’il accepte, voire, provoque ainsi la joute. Non que la différence d’âge fut énorme. Mais la différence de métier, de talent, évidemment. Pourtant, je ne lui servais pas la soupe, non mon rôle était plutôt celui d’un sparring-partner chargé de prendre des coups (mais protégé quand même) pour la gloire de son champion.
A une époque, Philippe avait posé la règle suivante: en arrivant en studio, il me dictait le lancement et la relance. Mais il ne me disait rien du sujet. Et, très rapidement, il a pris l’habitude de me faire dire une relance à laquelle il pouvait objecter un truc du genre: « mais non Remy, vous n’y êtes pas du tout… ! », me faisant (gentiment) passer pour une andouille. Alors, je suis rentré dans le jeu et je me suis mis à improviser sur cette relance, l’obligeant – lui aussi – à partir en impro alors que tout était précisément écrit. Qui d’autre aurait pu accepter de bonne grâce d’être ainsi déstabilisé et de se mettre en danger? Au contraire, Philippe a pris encore plus de plaisir à cette deuxième partie, en raison évidemment de l’acuité d’un esprit qui fonctionnait suffisamment rapidement pour me laisser encore sur place. Cette dynamique entre nous fonctionnait et elle plaisait. A une époque, certaines stations locales enregistraient ce moment pour le rediffuser plus tard dans la journée.
Je me souviens aussi du jour où nous avons invité Philippe à être la « star » du Programme de Star, que j’animais le dimanche, avec le Top Album. Un Philippe en roue libre totale, ravi d’être là, hilare et hilarant. Mais on a a arrêté l’enregistrement au bout de 20 mn et réécouté (à ma grande fierté, c’est moi qui l’ai voulu, pris d’un doute). L’émission était un immense private joke, l’un et l’autre rigolant des blagues pas encore lâchées mais déjà pressenties et déjà répondues! Une sorte de duo tourrettien pour autant que ça soit possible. Heureusement, ce n’était pas du direct. Et pour moi, rudement formateur.
Nous connaissons tous, dans ce métier, de ces chroniqueurs ou invités, plus ou moins people, dont l’interview nous laisse épuisés car il a fallu en permanence garder le contrôle d’un vaisseau que l’autre veut vous ravir juste pour vous prouver que, s’il a plus de notoriété que vous ben y’a une raison, tout ça… On pourrait balancer des noms, mais ce serait l’objet d’un autre billet. Car Philippe n’en serait jamais. Philippe était d’abord un être délicieux et j’ai vécu sans le comprendre alors des moments magiques, grâce à lui. En fait, la différence que je voyais entre nous (et qu’il ne mettait pas, lui), l’admiration que je lui vouais, a occulté à mes propres yeux la naissance d’une amitié.
Des années plus tard, après un voyage compliqué, j’arrive directement de Roissy pour animer le morning de Chérie FM. Je viens, pour la première fois de ma vie, de passer une semaine à New-York. Mes yeux sont encore pleins d’étoiles et d’angles droits, l’odeur du Roosevelt Center, les fumées des égouts dans China Town et la grâce de Joana Lumley (en repos d’Ab Fab) croisée sur la 5ème Avenue sont autant d’images qui m’enveloppent totalement quand un délicat personnage me demande: « Tu l’as connu, toi, Philippe Aubert? ». Moi, pris de court : « Oui… ». « Ben il est mort hier. » Délicat, je vous disais…
Inutile de vous dire que mon kaléidoscope interne a volé en éclat. A mon licenciement d’Europe2 (effectué en un quart d’heure avant la fin de ma tranche parce que le chef avait un déjeuner… en ville), Philippe m’avait invité à boire un coup au Café Mode (qui ne s’appelait pas encore comme ça à l’époque mais dont la terrasse était déjà la plus proche de la radio côté soleil). Puis nous étions restés en contact, nous téléphonant de temps à autres. A l’époque, mon fils (qui ne savait pas grand chose de la profession, c’est son excuse) voulait devenir journaliste (toutes les bonnes familles ont leurs secrets douloureux…). Philippe l’avait pris sous son aile, il appelait à la maison et lui filait des devoirs, un papier à faire sur tel ou tel sujet. Ils ont aussi parlé de Sciences Po. Je me demande si les conseils et anecdotes de Philippe n’ont pas poussé mon fils a être l’emmerdeur qu’il a été pendant ses 3 ans rue des Saints-Pères…
Parce qu’il n’avait pas sa langue dans sa poche, Philippe. Sa manie des surnoms, par exemple, lui a sans doute coûté très cher et je ne m’étendrai pas sur ce qu’on lui a fait vivre professionnellement, sachant ce qu’il vivait personnellement… Les gens de radio ont intérêt à avoir le cœur solide, Harold Kay dont j’avais tant aimé tellement les visites le samedi et le dimanche matin à 4 h 45 alors que je finissais et qu’il allait démarrer me l’avait déjà démontré, à ses dépens.
Donc, des coups de fil, irréguliers, l’envie de se voir, toujours repoussée, le temps qui file, l’éloignement, la galère, la vie privée qui mine et je n’ai jamais eu le temps de dire à Philippe ce qu’il représentait pour moi, pour nous, l’autre génération. Il ne se passe pas beaucoup de jours depuis sans que j’ai une pensée pour lui. « Son trou dans l’eau jamais n’se referma » chanterait à peu près Brassens et c’est clairement ça.
Et comme si j’ai illustré ce billet avec la plus moche des couvertures de bouquin jamais inventée (franchement Philippe, un T-Shirt Batman pour rencontrer Elle McPherson, ton idéal féminin???), c’est pour mieux m’offrir le plaisir de sa dédicace ou Philippe parle de « complicité »… et d’amitié.
Edit Juillet 2012 : Philippe Sage m’a fait la grande joie de m’envoyer ce moment volé de 1989, alors que nous enregistrions la promo du « Programme de Star » de Philippe Aubert. Pour le bonheur de réécouter sa voix.
Avant de venir s’encanailler chez nous, Philippe officiait dans la maison-mère. Ecoutez-le avec Jérôme Godefroy et Jean-Claude Laval, en 1986.









